Où sommes-nous

Vive le vent

27 avril. Turkménistan. Après de longues journées passées à Tachkent (capitale d’Ouzbékistan) et de nombreuses visites au ambassades, nous sommes enfin en possession du précieux sésame qui nous autorise à nous présenter à la frontière turkmène. Nous possédons un visa de transit, cinq jours pas un de plus pour traverser le pays et entrer en Iran. Le Turkménistan est, paraît-il, le second pays le plus fermé au monde (après la Corée du nord), alors nous sommes très curieux de voir ce qui se passe dans cette zone du monde presque affranchie du tourisme.

Depuis la chute du communisme (même un peu plus) et jusqu’à 2006, le pays a été dirigé par l’égo-mégalo-autocrate Saparmurat Nyazov, qui a imposé sous sa domination un culte de la personnalité délirant et d’un narcissisme qui serait risible s’il n’était au détriment de son peuple. Après sa disparition, peu regrettée par la population, il a été remplacé par son bras droit et fils supposé qui s’est rapidement senti à l’aise dans le costume du père. Alors que revoilà le président, avec un beau stylo et du papier blanc, trop fort !Dès la frontière nous faisons connaissance avec lui, sa trombine est affiché de partout, dans toutes les tailles et toutes les situations, en particulier en statue grecque, stylo à la main, arborant cravate verte s’accordant avec la couleur fétiche du drapeau national. Ce n’est qu’un début.

En passant, une devinette : quel est le nom de ville qui apparait le plus souvent sur une carte du Turkménistan ? Si, si la question mérite vraiment d’être posée et la réponse se trouve un peu plus loin.

Bazar Zelyony à Turmenabat, gros succèsNotre rencontre avec la population turkmène est toute autre. A Turkmenabat, seconde ville du pays, les habitants nous accueillent avec de grands sourires emplis de curiosité. A la station-service, le pompiste nous offre l’essence pour le réchaud – il faut dire que le pays est l’un des plus riches au monde en hydrocarbures (3ème en gaz et 4ème en pétrole) et que l’essence y a un prix dérisoire – à l’entrée de la ville, une commerçante nous rattrape pour nous offrir une bouteille de yaourt puis au bazar nous sommes assaillis par les marchands et les badauds. Marchand de noixEn quelques minutes, c’est l’attroupement, une fois de plus les vélos sont la meilleure des mains tendues et on veut tout savoir de nous. Quelques mots pour se comprendre, oui nous arrivons d’Indonésie, un long voyage, un an, nous allons en France, destination difficile à situer pour certains mais toujours appréciée. L’appareil photo est lui aussi un formidable moyen de communiquer, chacun se prête volontiers au jeu des portraits. Unanimité de sourires, pouces tendus, Marchandes d'épices et de graines mots échangés sous cape en nous regardant, nous sommes l’objet d’une montagne de gentillesse, un déferlement de sympathie inattendu qui nous retient alors que le désert nous attend aux portes de la ville. Les sacoches remplies de quelques victuailles offertes, nous quittons le bazar en célébrités locales et débordant de joie, encouragés par les klaxons (amicaux cette fois, hein Boubou !) des automobilistes qui nous dépassent. Expérience rapide mais puissante, l’étranger est ici si rare qu’il est accueilli à bras ouverts. En voilà encore des leçons de vie.

Record explosé !A deux heures de l’après-midi, nous quittons donc Turkmenabat, à l’assaut du Karakum, vaste désert couvrant la majeure partie du Turkménistan. Dans cinq jours, nous devons avoir quitté le pays après avoir franchi quelques 500 km et tenté de faire un peu de tourisme. Alors il faut rouler et avaler les kilomètres de plat, de bitume, entourés de sable à perte de vue. Heureusement le ciel est avec nous, un large voile de brume couvre le soleil et la température est douce ; de plus, un sérieux vent de nord-est nous pousse vers notre objectif à vive allure si bien que nous avalons les kilomètres et les dunes plus rapidement que prévu. A peine le temps de s’arrêter pour serrer la pince aux dromadaires du coin. En fin de journée, le compteur lui même n’en revient pas : 159 km affichés. Record explosé et qui sera difficile à renouveler.

Et c'est pas des histoiresMais oùkiva ?

Forteresse de 2500 ans, Blabla-QalaLe lendemain, après une nouvelle journée avec gros kilométrage, nous posons notre tente au milieu du site historique de Merv – ancien carrefour majeur des routes commerciales – entre des remparts vieux de 2500 ans. Personne aux alentours, un petit coin d’herbe fraîche, le coucher de soleil, pur instant de bonheur.

On n'est-y pas beau ?DSC_0296

Encore un peu de propagade, ça faisait longtemps29 avril. Mary. Nous entrons dans une des principales villes du pays. Ici, nous pouvons admirer l’œuvre de Nyazov autoproclamé Turkmenbachy, le guide des Turkmènes : pas de publicités mais des affiches gigantesques placardées dans les rues montrant le leader du pays en bienfaiteur de l’Humanité. Quelques bâtiments officiels sont aussi bien visibles : Pas peu fier de lui l'imbécile (Nyazov)d’énormes constructions en marbre blanc, du clinquant, du mégalo, de l’exorbitant (du Bouygues aussi, vive la France) qui devrait ravir la population. Ici c’est comme cela qu’on investit pour le futur du pays, l’éducation, la santé, l’emploi, c’est de la politique de bas-étage. Mary, tout en marbre en blancQuand on pense que ce pays devrait être prospère grâce aux énormes ressources pétrolifères dont il dispose, on a envie d’étrangler ces hommes sans vergogne qui volent les peuples plutôt que de les gouverner. Sans parler de l’état des routes ! Le principal axe de communication du pays est une route goudronnée mais dans un état lamentable. Et quand on est cycliste, on trouve ça révoltant. C’est important l’état des routes, non ?

 Regardez-moi, je suis le président Berdimuhamedow, je sais tout faireCa c'est le prédécesseur, Turkmenmachin, sur tous les timbres

MiragesNous poursuivons donc notre chevauchée héroïque à travers le Turkménistan en se faisant secouer par le macadam en forme de tôle ondulée, mais qu’importe puisque le vent nous porte toujours. Cependant, toutes les bonnes choses ont une fin et, le lendemain, la punition tombe : nous devons avaler 100 km d’une asphalte défoncée, dans le désert, avec le vent de face. Dur … dur … dur. Il faut encaisser. Vents de sableOn se passe le baladeur, on chante, on souffle, on fait une pause … on recommence à pédaler, on a chaud, on crache le sable des bourrasques, on a chaud, on fait une pause … allez on fait une sieste, On se protège, on se protègeça c’est une idée, mais avec le vent et le sable on se retrouve enterré alors on dépoussière, on remonte sur les vélos, on a chaud, on se plaint, si si on se plaint faut bien s’occuper et on avance, on avance. Puis le soir approche avec la douceur, les belles lumières et les kilomètres alignés au compteur. Sur la route en direction de Sarahs (frontière avec l'Iran)Ca, c’est fait ! Nous voilà enfin à Sarahs, la frontière iranienne que nous passerons le lendemain. Quatre jours et près de 500 km. Fini la traversée du désert turkmène, pas mécontents, mais on est prêts à recommencer … dès que le vent soufflera … dans le bon sens !

 

Nyazov, c'est surtout le nom du président précédent, pas mégalo du toutRéponse de la devinette :

Parmi les noms de villes les plus fréquents, on trouve Turkmenbashi, Saparmurat, mais c’est Nyazov ou encore Saparmurat Nyazov qui remporte la palme. Rien que sur notre carte, partielle, on peut trouver ce nom 4 fois et c’est sans compter les petits villages qui n’y figurent pas. A quand les villes françaises au nom de Nicolas, ou Sarkozy ou les deux c’est encore mieux !

Trilogie en Kashgarie, partie 2

Rhouch, rhouch ! Laissez passer, laissez passer !

Marché aux bestiaux de Kashgar6 mars. 11 heures. Nous suivons le flot des charrettes, des tracteurs, des attelages aux remorques chargées de bêtes. Tous convergent vers un capharnaüm grouillant : Marché aux bestiaux de Kashgarle marché aux bestiaux de Kashgar. Chaque dimanche s’y retrouvent tous les paysans et négociants de la région venus pour marchander tout ce qui a quatre pattes et produit du lait. On y trouve aussi les bouchers de la ville venu s’approvisionner en viande fraiche et grasse.

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Marché aux bestiaux de Kashgar, cordonnierNous entrons dans la zone périphérique, alléchés par les odeurs de viande grillée. Nous circulons entre les étals des rémouleurs, des cordonniers, des barbiers. Sur une piste déjà bien foulée par les bottes et les sabots, nous nous mêlons à la foule pour pénétrer au cœur du bazar. Ici, c’est “pousse-toi de là que je m’y mette”, Marché aux bestiaux de Kashgaril faut avancer au pas de course pour ne pas nous faire piétiner et ne pas compter sur les avertissements des conducteurs de charrettes. Ca gueule de partout ; il en arrive de toutes parts et pas seulement des tendres : des taureaux, des vaches, des chèvres, des ânes, des moutonsTâtage de cul de différentes races, des chameaux, chacun tentant de gagner la parcelle qui lui est réservée, mené par son propriétaire. Il faut passer à tout prix. Bêtes et propriétaires s’entremêlent, attendant de faire affaire ; on brasse du billet, on discute les prix, on se raconte les dernières nouvelles du village en petit comité. Les acheteurs potentiels vérifient la marchandise : état de la dentition, densité “postérieure”. Observage de dentitionDans un coin du marché, des dizaines de boules de laine s’alignent et passent une par une entre les mains de “coiffeurs” armés de paires de ciseaux puis en DSC03043ressortent toutes nues (on se croirait dans un dessin animé). Dans ce salmigondis, le va-et-vient permanent des bêtes à vendre et des bêtes vendues maintient une intensité impressionnante.

Marché aux bestiaux de KashgarMarché aux bestiaux de KashgarBrochette de culs tondus

Marché aux bestiaux de Kashgar, chachliksTelles de petites fourmis désemparées, nous nous perchons sur un terre plein nous permettant de contempler la scène d’en haut. Le tableau est saisissant de vie et d’authenticité. Nous avons le sentiment d’être parachuté à une autre époque. Sur un coté du marché, un alignement de tables et de chaises permet à qui veut de se sustenter : chachliks (brochettes traditionnelles), pains fourrés à la viande de mouton, laghman (pâtes étirées), portions de pastèque, soupes en tout genre… tout ce qu’il faut pour conclure de bonnes affaires !

Marché aux bestiaux de KashgarEtals de nourriture : pains à la viande de mouton, gras mais savoureuxRiz, pain et mouton

Un peu plus loin, l’humeur est au “jeu”. Attirés par des attroupements nous nous approchons et nous glissons entre les spectateurs. Contrairement aux Ouïgours agglutinés en cercle ou perchés sur les installations proches pour Marché aux bestiaux de Kashgar, combats de chiensmieux apprécier le show, nous sommes légèrement refroidis : deux chiens type pitbull (j’y connais rien) s’affrontent en duel, encouragés par leurs maîtres à l’affût de leur moindre mouvement. La foule autour s’excite à la tournure du combat, les paris vont bon train, chacun encourage son poulain. Les deux bêtes s’amochent sévèrement, la tête DSC_0518ensanglantée, ils ont la permission de cesser leur duel. Un peu plus loin, déjà un nouveau cercle se crée autour de deux autres victimes, tandis que le nôtre se défait rapidement, laissant apparaître les derniers échanges de billets pariés. Un peu de cruauté en guise de distraction…

Nous quittons le marché aux bêtes de Kashgar brassés et transportés par ce mélange intense de couleurs, d’odeurs, d’impressions. En à peine deux heures écoulées, nous avons le sentiment d’avoir fait un voyage à part entière.

 

Au fait, le chat de la guesthouse d’Urumqi, comment s’appelait-il ?

Pas Indien, pas Elisabeth, pas Adolph, mais presque, c’était le Hitler Cat, c’est malin, pauvre bête !