Où sommes-nous

Qu’allaient-ils faire dans cette galère ?

10 mars. Nous quittons Kashgar, en selle pour atteindre la frontière kirghize. Nous savons que la route sera de bonne qualité et le relief peu tourmenté. C’est sans compter sur les aléas du voyage et de la météo.

Au nord de Kashgar, cimetière chinoisA Kashgar, la température est douce, le climat déjà printanier. La première journée de vélo nous conduit dans de larges vallées aux montagnes sableuses. A mesure que nous avançons, nous prenons un peu d’altitude, mais très progressivement. En direction de KayratkenEt la neige vient recouvrir les sommets qui nous environnent, nous offrant un panorama splendide cependant que la route reste sèche. Alors que nous atteignons l’objectif de la journée, mon dérailleur se met à crisser, puis à craquer, puis la roue se bloque Dérailleur cassé !dans un vacarme. Je stoppe net, c’est la casse. Galèèèèèère ! C’est le genre de pièce que nous ne trimballons pas en double dans notre trousse de réparation et trouver cela en pleine campagne chinoise, bonjour. DSC03234Cela nous vaut un aller-retour à Kashgar en taxi et, oh miracle, nous y trouvons un marchand de vélo qui peut nous fournir exactement le même modèle de dérailleur. Le temps de tout mettre d’aplomb et nous retournons au pointChez le chauffeur de taxi à Kayratkan, près de la chaleur du poële où se trouve le matériel, installés pour une nuit chez notre chauffeur de taxi. Nous n’avons même pas perdu de temps dans l’opération. Biwéj (Bien joué pour les néophytes) !

Mais dans la nuit, ce sont mes entrailles qui prennent la suite, je vous épargne les détails, si bien qu’au petit matin, je suis dans une forme … petite petite petite. En direction de WuqiaS’y ajoute un léger vent de face, qui ne paie pas de mine pour le piéton, mais de quoi miner vos forces une fois sur la bicyclette. Alors dans ces cas-là, on met “tout à gauche”* comme on dit dans le Grupetto, puis on tente de prendre patience, on se raisonne, on écoute sa petit femme plus tempérée, puis on se résigne. A Wuqia, Manon fait le tour de la ville en compagnie de la police locale pour trouver une chambre à un tarif abordable. Après avoir fait des pieds et des mains à l’accueil, c’est chose faite. Je me glisse avec délice dans la chaleur du lit, au programme : dormir.

En direction de Wuqia

Au réveil, c’est à nouveau le meilleur ami du cycliste (à part le chien, et le chauffeur de taxi) qui nous réserve une surprise. Un vent à décorner les bœufs souffle sans relâche en direction de l’est, et nous allons vers … l’ouest bien sûr. Et la forme est toujours moins que moyenne. Nous partons quand même affronter Eole.

Nous luttons en permanence pour ne pas faire d’écart, ne pas tomber. De grosses bourrasques nous font chavirer régulièrement. Nous avançons au ralenti. Le moral est … bon on ne vous fait pas un dessin. Aire de campingHeureusement l’asphalte est bonne et les côtes pas trop méchantes. Au milieu de l’après-midi, nous avons parcouru 26 km de quasi-plat en 2h46 de pédalage entrecoupées d’innombrables pauses. Prenez vos calculettes : 9 km/h de moyenne (sans compter les pauses). Biwéj ! De quoi fermer le clapet d’un joyeux pinson au printemps. Nous sommes à Kansu, pas moyen de crécher, apparemment la police n’est pas loin et interdit aux étrangers de dormir chez l’habitant. Pas d’hôtel à touriste, circulez plus rien à voir. Il va falloir se résoudre à planter la tente sur les cailloux des alentours. Je suis ravi, mes tripes ne me laisse pas de repos, le vent se maintient avec une constance admirable, Aire de campingça sent la nuit de … euh romantique sous la tente. Il manque la cerise sur le gâteau : le porte-bagage avant de Manon vient de lâcher, un œillet de fixation s’est descellé. Youpi ! Nous bricolons avec des serflex en attendant de trouver un poste de soudure. Puis nous allons nous trouver une aire de camping, pas trop dégueu pour le coup.

Après une nuit où le thermomètre vient flirter avec les -5°C à l’intérieur de la tente, nous semblons avoir un peu récupéré. La lumière sous la toile nous indique que le soleil donne. En effet, il illumine le brouillard qui nous entoure. Comprenez bien, maintenant que je me sens de profiter du paysage, ben le voilà qui se planque. J'en peu pu, j'en peu puPas de souci, j’ai de l’humour, j’apprécie la blague. La météo est parfois bien capricieuse. En route mauvaise troupe, la frontière se tient encore à distance respectable. Nous prenons notre mal en patience, en s’aidant parfois avec un peu de musique sur les oreilles, un soutien inestimable grâce auquel les kilomètres défilent sensiblement plus vite. Au moins un yak, ça ne crève pas !Peu avant Ulugchat, l’étape du soir, une petite crasse nous surprend ; trois fois rien, une broutille pour des cyclotouristes “confirmés”, une crevaison causée par un banal clou. De quoi pimenter un peu cette journée qui nous semblait par trop monotone au vu des précédentes. Mes douleurs intestinales tenaces nous incitent à trouver un toit pour la nuit, ce qui s’avère possible. Un peu de confort sommaire : pas d’eau, pas d’électricité, pas de WC, un toit quoi, pour un prix exorbitant ; on ne va les traiter d’escrocs, mais bon … si quand même. Escrocs !

En direction d'UlugchatLe lendemain, la situation se réitère : nous pédalons dans la brume, juste de quoi nous ôter le plaisir de profiter du décor environnant. Qu’importe, nous sommes partis pour un voyage à vélo, pas pour voir du paysage, grrrr… Allez, ce n’est plus le moment de lâcher le morceau, en fin d’après-midi nous atteignons Erkech-Tam, un vague bled essentiellement composé d’un poste frontière. Il est temps de se soumettre aux formalités douanières : En direction d'Erkech-Tamremplir le formulaire, montrer son passeport, décrocher les sacoches pour les faires passer dans le détecteur, montrer son passeport, raccrocher les sacoches, montrer son passeport, montrer son passeport, montrer son passeport. Sans exagérer, en cumulant les deux postes frontière (chinois et kirghize), nous avons eu à produire nos documents 13 fois. Mais nous voilà de l’autre côté, délivrés de la malédiction, finis les embarras. Nous allons pouvoir profiter du parcours à venir … ça c’est ce qu’on se plaisait à croire … mais le plus gros morceau reste devant nous, et très bientôt devant vous, en vidéo. Alors rendez-vous dans quelques jours pour le feuilleton de l’année : “Into the Erkech-Tam” !

 

*Tout à gauche : expression typiquement vélocipédique qui signifie emmener la chaîne sur le petit plateau et le plus grand pignon de façon à obtenir un développement minimal de la transmission et fournir le moindre effort pour effectuer un tour de pédales. En conséquence, la vitesse de progression s’en trouve réduite à sa plus lente expression. Exemple, dans le Grupetto, Vivi dit à Xavi : “Après le col de Suscousse et le Xatard, il reste le col de Lutérus, je suis épuisé ! Je met tout à gauche, tant pis pour les délais”.

Pédalage en stand by

15 septembre. Nous voilà partis de Sofia, dans un bon bol de pots d’échappement. L’unique route qui conduit dans les Rodop, massif montagneux au sud de la Bulgarie, nous fait profiter d’un trafic dense et bruyant. DSC_0072Sans tarder, nous rejoignons une section de la route en plein chantier, ce qui oblige les véhicules à suivre un contournement d’une dizaine de kilomètres. Mais à vélo, nous pouvons rejoindre sans difficulté l’autre coté de la zone de travaux, 150 m plus loin, et voici une route à 2 voies qui s’ouvre à nous … rien qu’à nous !

16 septembre. Cinquante kilomètres et une nuit plus tard, nous entamons notre grande ascension de la journée. Nous suivons une gorge verdoyante ponctuée de petits estancos vendant du miel, du miel ou du miel. Les maisons des villages sont faites de briques ou de moellons, comme inachevées, mais la vigne est toujours présente et bien soignée …

DSC00973Nous arrivons enfin devant l’entrée de ce site que l’on nous a tant recommandé : le monastère de Rila. Dans un cadre montagneux, se dresse cet imposant et somptueux édifice fondé au Xème siècle. Au centre, une église orthodoxe aux voutes extérieures ornées de peintures aux couleurs vives, relatant la vie du Christ et autres scènes bibliques. Autour, en forme de trapèze, des bâtisses blanches sur trois étages faites d’arcades peintes, servent à l’hébergement et à la vie des moines. DSC_0163Il n’y a pas beaucoup de visiteurs, des fontaines issues des sources avoisinantes coulent à différents endroits du monastère, la végétation est soignée. Baignés dans cette ambiance reposante, nous sommes en admiration devant ce joyau de la foi orthodoxe. Ca va mitrailler … et les photos vont être difficiles à sélectionner!

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L’après-midi avance vite. En quelques minutes, au vu de la carte des environs, nous concoctons un circuit de randonnée pour les deux journées à venir. Nous nous équipons pour passer la nuit dans les hauteurs du coin. Mais pas de sac à dos ! Pas de problème: prenez une sacoche avant de vélo, enlevez les petits bitoniaux qui finirons par vous gêner dans le dos, fixez une écharpe en guise de ceinture ventrale autour de la base de la sacoche et de votre taille, puis un tendeur finira de sangler la partie haute à vos épaules. Vous êtes prêts pour marcher deux jours avec cet attirail. Il y a 700m de dénivelée à faire pour arriver à la cabane où nous avons décidé de passer la nuit. DSC_0269 Le soleil nous fait le plaisir d’attendre que nous sortions du sous-bois. Les couleurs se dorent peu à peu. Nous tombons avec bonheur sur une foison de fruits de bois en bordure de sentier … groseilles, framboises et myrtilles dont nous ferons notre dessert. Enfin, nous arrivons à notre fameuse hutte de bois. L’extérieur est plein de détritus, comme de nombreux endroits en Bulgarie (comportement post-communiste parait-il, mais très consumériste également), mais l’intérieur est bien équipé: poêle, matelas, couvertures, tables et bancs. Tout est là, on est aux anges. On est juste bien, heureux d’être là.

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17 septembre. Départ au petit matin, 6h00, le programme de la journée est ambitieux d’après les personnes rencontrées la veille. Très vite, le soleil laisse une frange orangée à l’horizon. Nous entamons notre croisière sur un sentier assez bien tracé. Le paysage qui nous entoure se dévoile peu à peu dans des couleurs chaudes. Avant d’atteindre la crête, les premiers rayons de soleil viennent se refléter dans un petit lac. Le spectacle mérite une pause.DSC00895

Bon … déjà 20 mn de retard sur notre l’horaire de la journée! Nous atteignons ensuite la crête pour découvrir un panorama splendide que nous pourrons apprécier pendant une bonne partie de la journée.

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Un peu trop escarpé par endroits, nous dévions de notre itinéraire initial pour un sentier en contrebas des crêtes. Une heure de retard! … Aarggh! Pourrons-nous respecter notre programme de la journée où devrons-nous le raccourcir? DSC_0327Pressons le pas. Un peu de pression re-booste les troupes. Nous croisons de petits lacs de montagne aux eaux d’un bleu si pur qu’il donne envie de la boire ou d’y nager… pas chiches! Allez… nous nous autorisons 15 mn de pause pour grignoter – le fait de porter notre matos nuit et bouffe nous a fait étonnamment diminuer nos rations alimentaires – avant de reprendre notre course. DSC00930Nous avons bien trouvé quelques victuailles à cueillir, de petits champignons magiques réputés dans la région, des psylos pour les connaisseurs. Mais, notre objectif n’est pas encore à portée de nos mollets, alors nous évitons. Le paysage est moins escarpé par la suite, mais n’en demeure pas moins vaste et apaisant. Une heure plus tard, les jambes commencent à se faire un peu lourdes.

Nous arrivons enfin à notre but convoité : un promontoire, à l’extrémité de notre arête, offrant une vue dont on nous a fait tant d’éloges, que nous craignons la déception… nous avançons, tête baissée, repoussant la l’instant de révélation au maximum. De toute façon, le temps et les guiboles nous manquent pour aller plus loin, après, c’est la redescente. DSC_0366 Notre regard se lève enfin sur un ensemble somptueux de lacs bleus 500 m plus bas. Nous profitons de la vue une demi-heure durant. Avant de rebrousser chemin – 3h30 et 1500 m de descente nous attendent (aïe! … les jambes!) -, nous nous imprégnons une dernière fois de tout ce qui nous entoure… Ca va… on a encore le temps d’en profiter, car le chemin de retour est long… assez long… très long… trop long!! D’autant que notre rythme de course, imposé par les douleurs dans les jambes, diminue peu à peu. La fin n’arrive jamais. “Ils” l’ont coupée pour rajouter un bout de chemin, c’est sûr! Georges Brassens a beau faire ce qu’il peut pour nous faire oublier notre interminable chemin, mais en vain. 18h30, nous arrivons. Exténués! Résultat des courses: 2700 mètres D+ et 3000 mètres D- en 26 heures…et des courbatures pendant 4 jours! VIVE LE VELO!!!

18 septembre. Le lendemain, essayant de dissimuler notre déambulation brinquebalante, nous captons les premiers rayons du soleil sur le monastère encore endormi. Etienne a trouvé le bon argument pour faire valoir une nouvelle rafale de photos du site. Sympa le travail de sélection (exemple: passer 10 minutes à choisir entre deux ou trois photos identiques). Mais les touristes arrivent en vague, il est temps de décamper.

Le retour est en descente sur 25 km… et c’est pas dommage! Nous n’en concéderons pas beaucoup plus aujourd’hui. Il est des jours où il fait laisser son corps dicter ses raisons. DSC01002 Au passage, petite dégustation de yaourt au lait de chèvre dans une petite ferme du coin. Les jours qui viennent, direction le sud pour entamer quelques nouveaux cols… et se refaire une santé!