Où sommes-nous

Quand l’homme nous fait honte

11 avril. Noukous. Nous voici à l’ouest de l’Ouzbékistan, pas bien loin de la frontière turkmène, pas bien loin du Kazakhstan non plus, dans une région déjà très aride coincée entre les déserts : la Karakalpakie.

Nous prenons un véhicule et sommes secoués pendant deux cents kilomètres, à travers des terres brunes. L’objectif du jour, aller voir la mer. Oui en Ouzbékistan, il y a la mer, c’est écrit dans certains livres et, en cherchant bien, on peut même trouver des photos qui l’attestent. DSC_0002-2Alors nous roulons vers le nord jusqu’à atteindre Moynaq, petite bourgade qui, il n’y a pas si longtemps, florissait encore du commerce de la pêche. D’ailleurs les bateaux sont encore là. La mer, elle, s’est retirée, peut-être effrayée par la folie des hommes, ou juste par leur immense bêtise. Alors les navires flottent sur le sable sans être le moins du monde ballotés par DSC03710les bourrasques du vent. Si la mer revenait, ils resteraient cloués au fond, leur coques percées de tous côtés par la rouille. Nous ne pouvons qu’assister à ce spectacle désolant, peinant à réaliser l’ampleur du désastre.

C’est dans les années soixante, à l’ère soviétique, que l’économie de la contrée a été entièrement dévolue à la culture du coton afin de lui faire faire un “grand bon en avant”. Le détail qui tue est que cette plante est particulièrement gourmande en eau. L’Amou-Darya, un des cours d’eau majeurs de l’Asie centrale, a vu son cours entièrement spolié pour être déversé alentours dans des champs arides, exposés aux soleil, où l’évaporation absorbait une partie considérable des ressources en eau. Du point de vue économique, la production de coton a augmenté de 20 malheureux % tandis que la quantité d’eau prélevée dans la rivière doublait. Pendant ce temps le port de Moynaq déclinait, la salinité de la mer augmentait, les poissons se faisaient rares. Et la mer entamait son recul.

Après une nuit passée à Moynaq, nous quittons le village au lever du soleil. A partir de là, nous avançons sur des zones recouvertes par la mer, il n’y a pas plus de cinquante ans. Nous traversons d’immenses étendues désertes avec quelques derricks pour seuls point de mire.

Sur la piste pour la mer d'Aral, puits de gaz et de pétroleSur la piste pour la mer d'Aral

Deux heures plus tard, nous prenons pied sur le plateau d’Ustyurt, une large falaise qui se développeSur la piste pour la mer d'Aral, plateau d'Ustyurt sur des centaines de kilomètres, autrefois la rive occidentale de la mer. Nous longeons son extrémité, dominant une plaine désertique. Le regard s’y perd en cherchant une trace d’eau. Mais toujours pas de mer. Nous patientons encore deux heures, ballotés par les cahots de la piste, lorsque la voiture stoppe. Mer, mer, je vois la mer. Enfin : la mer d’Aral !

On quitte la mer, déjà...

Nous voilà face à un paysage d’une beauté stupéfiante en même qu’un désastre écologique parmi les plus évidents. En cinquante ans, la mer a baissé de 16 m. Sur ces reliefs quasi-plats (du côté est), cela signifie un recul d’environ 200 km ! Son alimentation a été divisée par 10, sa surface par 5,5 et son volume par 10. L’industrie de la pêche a disparu complètement au tout début des années 80.

Sur la piste pour la mer d'Aral

DSC_0095De cette vaste mer qui s’étendait à l’origine sur plus de 400 km, il ne reste que deux bassins, un petit au nord, dont le niveau est stabilisé par des mesures prises par le Kazakhstan, et le plus grand au sud, sans doute voué à la disparition. A cette disparition tragique s’ajoute quantité de problèmes qui DSC_0097en découlent : disparition d’espèces maritimes (les poissons ont quasiment disparu) ou terrestres (35 espèces encore présentes sur 173 anciennement), pollution des sols liée aux pesticides employés dans la culture du coton, changement climatique directement lié à la catastrophe (nombre moyen annuel de jours sans pluie passé de 30 à 135), cohorte de problèmes sanitaires majeurs Sur la plage de la mer d'Aral(en Karakalpakie, un bébé sur dix meurt des suites de problèmes liés au désastre), perte de fertilité de la quasi-totalité des terres environnantes. Les soviétiques n’en sont pas restés là, des laboratoires de produits chimiques abandonnés au moment de l’effondrement de l’URSS viennent maintenant contaminer les terres environnantes sur des centaines de kilomètres.

Bref, un joyeux tableau dont l’industrie et la politique humaine savent nous réjouir quotidiennement. Ouvrez le poste, régalez-vous, il n’y en a plus pour longtemps…

Moynaq, histoire de la mer d'Aral

Moynaq, histoire de la mer d'Aral

5 commentaires pour « Quand l’homme nous fait honte »

  • reygrobellet

    Le savoir est déjà terrible… le voir doit être stupéfiant ! Et imaginer que pour nos enfants la mer d’Aral ne sera même plus un souvenir est terrifiant !!
    Et si c’était le seul exemple…

    Allez, un peu d’optimisme, l’été est là et la méditerranée n’est pas trop loin ;-)

    A bientôt

    Jean-Philippe

  • Berrnard Plaisantin

    Manon, Etienne,

    Suite à un voyage dans les Pyrénées, nous avons pris du retard dans la lecture. Après un saut de mouton dans vos messages nous vous remercions pour ces grandes leçons de géographie, de sociologie et d’économie. Nous sommes aussi effrayés par les conséquences d’un développement non maîtrisé.
    Bravo et merci.
    Nous vous embrassons

    Hélène et Bernard

  • burnal

    Bon je dois être complètement déformé par les médias, j’ai cru que l’homme qui faisait honte jusque devant la mer d’Aral c’était l’homme de washington…
    comme quoi même à sec votre blog est un petit oasis de rafraichissement de l’esprit pour les pôvres citadins restés coincés dans l’hexagone et la télé.
    A bientot… euh…j’ose pas l’écrire mais la question me brule… vous y pensez que le retour approche? ça doit être terrifiant!

  • Matouche

    je viens de rattraper mon retard de quelques semaines (fin de boulot et vacances obligent) et j’hallucine…
    Tout ce que vous vivez est incroyable, j’ai bien hâte de vous voir et vous toucher en chair et en os pour y croire!!!

    Énormes bisous, je pars rencontrer les entrepreneurs pour les travaux de l’appart!

    Matouche

  • Cecile

    Là  » j’aime pas  » – voir autre message…
    Et l’eau est hyper salée comme la mer morte ? On y flotte si tant est qu’on puisse s’y baigner ?
    Bises