Où sommes-nous

Il faut attendre …

Allez chercher une tasse de café, coupez la radio, installez vous confortablement dans votre fauteuil, le train va partir.

Billet pour 50 heures de galère, 3335 km19h00 pétantes ! Le train s’ébranle avec la ponctualité d’une horloge suisse. Destination : Urumqi à 3026 km de Chengdu notre point de départ, ce qui signifie 50 heures de trajet ininterrompues ; nous allons traverser la Chine du sud vers le nord ou d’est en ouest. Un voyage ferroviaire comme celui-là, nous n’en avons jamais connu, ni d’aucune autre sorte. Mais il vous manque quelques précisions indispensables pour mieux en cerner l’ambiance. Faisons un petit retour dans le temps.

Dès le début de la matinée, nous avons déposé nos vélos et les trois-quarts des bagages au service de fret. Nous les avons accompagné du vœu de les retrouver en l’état et aussi tôt que possible. Puis c’est l’attente. A quelle sauce serons nous mangés ? Le parvis de la gare est une marée humaine en perpétuel remous. Nous observons le ballet des véhicule au dépose-minute … complètement congestionné le ballet ; la multitude des lignes de passagers qui attendent aux billetteries … enchevêtrée la multitude ; les processions dociles s’écoulant à travers les portiques de sécurité … impénitentes les processions. Nous progressons peu à peu dans cette nuée, jusqu’à la salle d’attente, l’avant-dernière étape : patienter derrière les grilles aluminées menant au quai et se positionner pour le galop final. Gare ferrovière de ChengduUn groupe s’ébroue et toute la mêlée s’agite se serrant au plus près de la grille, crispée, espérant le coup de feu. La pression monte. Soudain, une porte s’ouvre, puis deux, puis trois, les fauves sont lâchés. La meute vient s’étrangler sur les barreaux. On rue dans tous les sens, on tire, on pousse, on se cabre. Une fois la ligne de départ franchie, nous détalons jusqu’au quai où le train est déjà pris d’assaut par les hordes de voyageurs en partance.

Désarmés, nos montons dans le premier wagon venu, ou plutôt, nous nous débattons pour y pénétrer et, tournant la tête vers l’allée centrale, nous assistons à une lutte acharnée pour l’espace. Train pour UrumqiL’intelligence collective est définitivement anéantie. Chacun se démène pour transpercer un amoncellement de corps et de paquets d’une densité incroyable. Cinq à six personnes au mètre cube exécutent un gymkhana exténuant. La sueur perle à tous les fronts, certains esprits s’échauffent, on marque son territoire autant que possible. Train pour UrumqiNous avançons péniblement dans la rangée, observant autour de nous : des dizaines de personnes sont debout, les autres agglutinées sur les banquettes. Il nous faut abandonner tout espoir de ne pas sentir un bout de chaire étrangère contre la notre. Il faut attendre un peu, pour trouver notre place. Les gens circulent encore en tous sens. On organise les porte-bagages, on bourre, on tasse, on déplace. Les corps s’agglomèrent en d’oppressantes étreintes. Il faut attendre …

19h00 pétantes ! Le train s’ébranle. Rien ne va changer. Nous renonçons à l’idée de trouver une Train pour Urumqi, départ du trainplace assise dans ce salmigondis, chacune est âprement défendue. Nous qui pensions trouver un espace libre où nous installer, un coin de rangée, un bout de wagon où reposer nos postérieurs, peine perdue ! Nos malheureux tickets de “place-debout” sont tout juste bons à nous offrir de rester debout ! Il faut attendre … Urumqi … dans deux jours … et deux nuits !

A peine le train est-il en mouvement que les tables se garnissent de sacs recelant des trésors pour le voyageur chinois. Yaourts, thermos de thé brûlant, liqueurs fortement alcoolisées, morceaux de viandes graisseuses, cartilagineuses, à sucer, ronger, croquer, biscuits multicolores, graines de tournesol à décortiquer puis crachouiller. Train pour UrumqiD’un côté, on trinque, de l’autre, on nourrit le gamin fesses à l’air. Les blisters passent de main en main : nouilles-minute, pates de poulet ; on se racle la gorge bruyamment, on crache les résidus sur le sol, les emballages terminent à la fenêtre. Un charriot opulent tente de se frayer un chemin dans la rangée obstruée, puis un autre, puis un autre. Et nous jouons la sérénade du piston : accroupi-debout-accroupi-debout. Quelques arrêts en gare sont l’occasion de redynamiser les convections intra-wagonniennes un temps assoupies, tout le monde monte, personne ne descend (à l’occasion, une valise mal calée tente une chute à l’improviste).

DSC02764La nuit s’approche, les cartes sont distribuées. Sur les banquettes, on patiente, on joue, on moule son popotin dans son siège et celui du voisin. Dans la rangée, on se cale, on s’observe,  chacun joue des coudes, des genoux et du postérieur pour dégager sa niche. Une vraie partie d’échecs ayant pour enjeu la liberté des ses propres mouvements. Chacun avance ses pions savamment ou brutalement, c’est selon. Peu à peu, les discussions cessent. DSC_0010Nous maintenons une position à l’égyptienne, les muscles noués, le dos endolori. Le rythme des passages ralenti, offrant un peu de répit pour s’installer : le nombre de coups de pieds reçus diminue. Nous finissons plus ou moins accroupis, pliés en douze, tentant de s’assoupir. La nuit passe par grappes de vingt minutes, en variant maintes fois l’assise. A deux heures du matin, un agent armé d’un haut-parleur se plante au milieu de la voiture, débitant une litanie qui semble ne jamais finir. Quelques passagers maugréent, puis cela prend fin comme c’est arrivé, dans des vapeurs ensommeillées.

Train pour Urumqi, situation normale pendant qu'on rouleAu petit jour, le manège reprend de plus belle : corps, charriots proposant des brouets peu appétissants. C’est aussi l’heure d’aller faire la queue pour les toilettes. Il y en a deux à chaque extrémité du wagon, mais le temps nécessaire aux ablutions matinales de chacun provoque des congestions massives sur les plateformes déjà encombrées par les “voyageurs-debout”. On progresse à pas de fourmi, profitant à l’avance des subtiles fragrances émanant des cabinets. On appréciera tout particulièrement les gougnafiers qui en profitent pour fumer leur clope du matin, sans se presser voyons !

DSC02740Retour au centre du wagon, il faut se faire à nouveau une place, puis attendre, encore … Les trois-quarts du trajet sont à venir (pas de l’article rassurez vous). Les heures s’égrènent lentement, rythmée par les passages des charriots qui, tels des brise-glace, fendent la masse des voyageurs. Les employés rabattent les clients de leur voix stridente. Leur va-et-vient commence à 6h00, cinq passages dans un sens (à plein), cinq passages dans l’autre sens (à vide), on charge puis on y retourne. Et tout cela jusqu’à 23h00. Ils ont du mérite les employés … même si on les maudit.

Train pour UrumqiAu dehors, la terre défile, des zones urbaines sinistres cèdent la place à de grandes landes désertes et rocailleuses, le tout pris sous la chape d’un ciel morose. Le train trace la ligne d’horizon entre ces océans de gris et de beige. Il faut attendre … la prochaine occasion de casser une graine, cela occupe, comme de répondre à l’attention de nos voisins, C'est l'heure de la salade de tomatessusciter les questions, les sourires, les rigolades. La curiosité des Chinois est sans pudeur mais toujours sympathique, presque naïve. Régulièrement, un petit coup de balai dans la rame permet d’y voir clair et de récupérer la partie des déchets qui n’a pas été virée par dessus bord et qui vient joncher le sol. Pas vraiment du luxe ! Pour passer le temps, il y a toujours le rituel aller-retour aux WC, ou bien aller chercher de l’eau chaude à la bonbonne, de quoi maintenir l’activité dans le wagon jusqu’à ce que la nuit approche.

Après le grand déballage des victuailles, retour au calme. A nouveau, on s’imbrique, on se ratatine sur le sol et on ferme les yeux, avec la fatigue accumulée en plus. Nous sommes encore dans la rangée, avec un peu moins d’espace cette fois-ci, DSC02779mais toujours autant de coups reçus ; la nuit est plus longue, plus pénible. Il faut attendre … le réveil du wagon et la première occasion de s’asseoir sur un siège, en particulier grâce à la bienveillance de Li Yan, un de nos jeunes camarades d’aventure. Il se fait vite notre parole malgré son incapacité à aligner deux mots d’anglais et la notre de chinois. Nous mimons, dessinons pour tenter de répondre à la curiosité de l’assemblée qui nous encercle à plusieurs reprises. Au dehors, toujours plus de caillasse, de terre et de désolation. De quoi considérer notre situation sous un jour plus positif : Train pour Urumqi et ça se bat encore pour le bout de grasdans le train, il fait bon, on peut se nourrir, les km s’accumulent rapidement. De l’autre côté de la vitre, un froid de canard, aucun signe de vie et des distances démesurées. Il faut attendre … la prochaine halte prétexte offert à la moitié masculine du train pour aller s’intoxiquer consciencieusement sur le quai. Pour l’autre moitié, un laps de temps salvateur durant lequel on se lève, on s’étire, on s’étend, on se distend.

Le train stoppe à Turpan. Cela ne vous dit, rien, mais pour nous cela signifie un changement radical. Plus de la moitié des voyageurs se bouscule à la porte du wagon, laissant quantités de places inoccupées. De plus, il ne reste que deux heures de trajet. Qui descendra le premier ??La fin du marathon s’approche à grands pas. Nous goûtons à ces derniers moments dans le train avec un plaisir de pacha : nous avons une banquette pour deux, nous pouvons circuler librement dans l’allée. Une dernière surprise nous attend. Quelques dizaines de kilomètres avant la destination, le paysage blanchit radicalement, le froid s’abat violemment sur le pays, pénétrant jusqu’à l’intérieur de la voiture. Les derniers occupants du train se couvrent chaudement, les capuchons sont de sortie. Nos voisins rient doucement en observant nos accoutrements d’estivants. De fait, à peine descendus, nous grelottons, la vapeur gèle sur les moustaches, nous sommes scotchés par le froid glacial qui nous accueille.

Bienvenue à Urumqi, – 20°C !

4 commentaires pour « Il faut attendre … »

  • GlandSeb

    Balletringo, chuis déçu !! toi qui est un maître es jouage de coudes !!!

  • Marie-Jo & Bruno

    impressionnant ! il faut une sacrée santé !

  • Berrnard Plaisantin

    Petite rectification de mon message précédent.
    J’avais lu votre dernier message avant celui-là.
    En fait c’est 40° en deux jours mais cela ne change pas grand chose. Je pense que vous avez eu le temps de vous couvrir §
    Nous vous embrassons

    Hélène et Bernard

  • He, Ho, du train,êtes vous réchauffé,et alors Manon tu n’as pas pensé à prendre ton Damard,pour les toilettes plus haut de votre récit,j’ai eu l’impression de déjà vu,en Thailande,vous n’aviez pas un petit sot pour remplacer le papier toilettes,nous oui.Bon à plus il faut que je révise sinon demain maitresse Florent pas être contente.
    BISES Michelle F.