Où sommes-nous

Bienvenue en dictature

25 Novembre. Les vélos sont restés à Bangkok, nous voyageons léger, un petit sac à dos chacun. L’avion d’Air Asia (on insiste)atterrit sur le tarmac. Bienvenue à Yangon, principale ville du Myanmar. Oubliez les mots Birmanie, Rangoon et Irrawady, cela fait vingt ans qu’ils ont été bannis du vocabulaire local. Et ne pensez surtout pas que cette ville est capitale, la voilà destituée de ce titre depuis cinq ans. Bienvenue en dictature !

Il va bien nous falloir deux grandes semaines pour découvrir un morceau de ce pays et tenter d’en cerner un peu son fonctionnement, nous avons tant entendu parler de ses beautés, son mysticisme et ses gouvernants autarciques et autoritaires.

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Dès la sortie de l’aéroport, le climat est étrange, un pauvre type nous tend la carte de sa guesthouse – “very good price” – et se fait alpaguer dans la minute qui suit par trois bonshommes en uniforme qui n’ont pas l’air de plaisanter, ils retournent sa carte dans tous les sens, le retiennent, le font mariner, ça ira pour cette fois. Scène nouvelle à nos yeux. Le temps de monter dans un taxi pour rejoindre le centre de la ville, de nuit. En chemin, le chauffeur s’arrête pour nous proposer de changer nos dollars contre des kyats locaux. L’endroit est désert, peu éclairé, on verra plus tard. Mais nous sommes dans l’ambiance : dans ce pays, pas de bureau de change, encore moins de guichet automatique, il faut changer son DSC_0390argent dans la rue avec des types dont on ne sait rien en négociant le taux, en comptant ses billet avec attention sans lâcher du regard les mains de votre interlocuteur. Nombreuses sont les histoires d’escroqueries. Un seul moyen de faire du change de façon officielle, les agences gouvernementales avec un taux de 1$ = 6 Kyats contre 1$ = 900 Kyats dans la rue. Une des nombreuses manières pour ce gouvernement de remplir ses valises.

Yangon, un développement au ralenti.

DSC00441D’emblée le pays semble nettement plus pauvre que tous les autres pays traversés jusqu’alors. Yangon est désorganisée, salle, miséreuse. Pourtant première ville du pays par sa taille, sa population et même son économie, son développement est comprimé dans un étau et ne se fait que sous forme de petites initiatives individuelles : DSC00904la téléphonie mobile arrive doucement mais reste encore loin derrière les téléphones de rue, une ligne fixe posée sur une petite table avec un gugusse qui tient le chrono pour annoncer le tarif.

Beaucoup de gens dorment dehors dans la saleté et les ruines ; de nombreux immeubles sont délabrés, tout paraît abimé, ravagé. DSC00418La nuit, le peu d’éclairage donne à la ville un côté fantomatique et laisse l’impression de se déplacer dans des coupe-gorges. Beaucoup de mendiants, de gens mal en point un peu partout. Le soir, nous croisons quelquefois une file de personnes attendant interminablement un soin devant un centre médical. Sans doute, Nargys, le cyclone passé en 2008, est-il lourdement responsable de ces dégâts. DSC_0030Mais impossible de disculper les pouvoirs publics qui ont largement laissé pourrir la situation. De petits chantiers aux coins des rues tentent de reconstruire, mais les bâtiments publics sont à l’abandon, la voirie d’une saleté innommable, les égouts à ciel ouvert ; les décharges se multiplient au coins des rues et les stands de nourriture prennent place dans cette lie ! Dur d’aimer cette grande ville.

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Pourquoi Myanmar, pourquoi Yangon et où se trouve la capitale ?

En 1989, dans un relent de nationalisme, les généraux au pouvoir veulent affirmer l’identité du pays en supprimant les vestiges de la colonisation britannique. Grand bien, Rangoon devient Yangon, le grand fleuve Irrawady devient Ayeyarwaddy et la Birmanie (Burma en Anglais) devient Myanmar ; nous n’ajouterons pas le préfixe de république officiellement accolé devant.

Quelques années plus tard, en 2005, la capitale est déplacée de Yangon à NDSC00521aypyidaw sur les recommandations d’un diseur de bonaventure et sur ordre des ces messieurs les généraux. Cette ville nouvelle est un amoncellement de casinos et d’hôtels de luxe aux chambres à des tarifs prohibitifs. Point de touriste, point de Birman moyen, tout est bâti pour les diplomates et hommes d’affaires venus commercer au Myanmar. Le coût de cette petite lubie, quelques milliards de dollars. Le gouvernement spolie en permanence la population du pays pour investir ses ressources dans des projets absurdes. Et la Chine veille et surveille, trop contente d’exploiter son cortège de pays satellites en toute quiétude.

Dernier fait d’arme : les élections récentes habilement manipulées par la junte. Afin de se racheter une conduite, les première élections législatives depuis 1989 se sont tenues début novembre. DSC00912Evidemment, ce scrutin s’est déroulé en l’absence de la figure de proue de l’opposition Aung San Suu Kyi, toujours assignée à résidence. Sa formation, la Ligue nationale pour la démocratie, a été dissoute après avoir annoncé son boycottage du vote.  L’ensemble de l’élection a été une grande mascarade, juste une façon pour la junte militaire de se présenter sous les allures plus respectables d’un gouvernement civil. L’issue du scrutin paraissait prévisible puisque les deux formations liées à la junte militaire présentaient les deux tiers des candidats.

Pourquoi habile ? Vous n’avez pas pu manquer le battage fait autour de la libération d’Aung San Suu Kyi, il y a un mois. Etonnement, pile entre les deux tours, une façon d’effacer des mémoires le deuxième tour et les résultats frauduleux en découlant immanquablement. D’ailleurs, aucun résultat n’est apparu depuis, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Le gouvernement en place est reconduit, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes !

A la queue leu leu.

DSC00592 Après une dizaine de jours passés dans le pays, nous voilà sur les circuits touristiques traditionnels. Au Myanmar, la grande majorité des touristes se presse sur les sites majeurs à visiter : Lac Inle, Mandalay, Bagan, c’est le tour classique. Ne cherchez pas trop à vous éloigner, cela devient très vite compliqué ou inabordable : contrôles, permis, autorisations avec des droits dont il faut s’acquitter et où vont nos dollars ? Dans la poche du gouvernement. Ce tourisme à la chaîne permet aux militaires de montrer le pays sous un aspect présentable et viendrait même à faire oublier le totalitarisme, pour peu qu’on voyage en tour organisé.

Et les Birmans alors ?

DSC_0194-1 Une schizophrénie générale semble toucher le pays. Dans chaque ville ou village, la population se partage entre maîtres et dominés. Tout est fliqué, l’uniforme reste maître, loin devant la toge safran des moines. Than Shwe domine bien au-delà de Bouddha. La peur dépasse la quiétude et l’apaisement apparemment des Birmans. Les esprits sont divisés entre peur, lassitude et contrôle.

DSC00917Mais la majeure partie de la population semble abattue. Les populations rebelles ont été presque anéanties, privées d’armes par la Chine qui ne fournit plus : trop rentable de faire affaire avec les généraux. Les gens sont surveillés : télévision sous contrôle, internet limité et désespérément lent. Les quelques opposants sont mis sous l’éteignoir et les Moustache Brothers, derniers humoristes politiques connus, n’ont plus la flamme, obligés de servir un spectacle édulcoré dans lequel seules quelques vannes gentillettes viennent brocarder les dirigeants.

Néanmoins, nous sommes régulièrement accostés par de jeunes birmans venus parler de la situation politique de leur pays. DSC_0369A l’abri des regards importuns, on peut parler de ce pays étouffé qui vend ses ressources au grand frère chinois. Le mal-être et l’épuisement face à cette situation déjà ancienne, sont palpables. Et nous avons du mal à percevoir une lueur d’espoir, un éventuel renversement de la situation. Les Birmans n’ont d’ailleurs aucune illusion sur un quelconque appui de la communauté internationale. Certains nous l’ont dit clairement : rien à attendre de ce côté là, ils doivent s’en remettre à eux-même…

Il n’en reste pas moins qu’ils ne se sont jamais départis de leur gentillesse naturelle et de leurs fiers sourires adressés à tous les étrangers, pas de distinction. Ils ont le moral les Birmans, du moins, nous leur souhaitons.

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2 commentaires pour « Bienvenue en dictature »

  • Laurent

    Salut !
    merci pour cet intéressant article.
    Les dictature nous semblent, de France, des trucs « exotiques », et loin de notre monde…et puis quand on y est, on découvre qu’il y a des gens qui les vivent.
    Et on s’aperçoit que ce n’est pas une truc folklorique de quelques généraux en goguette et mal de célébrité, ce sont de véritables « contre révolution » au profit de minorités qui s’en mettent plein les fouilles.
    Bonne route,
    joyeuses Pâques
    Vive les bleus et arriba !

  • MOULRON Etienne

    la Maison du Rire et de l’Humour sise à Cluny a décerné son 4ème prix  » Humour de Résistance  » ce 14 décembre à Cluny à une troupe de comédiens Birmans : Les Moustaches Brothers Birmans appelés  » Les guerriers du rire » qui, en ce pays birman opprimé résistent en leur petit théâtre à Mandalay avec les armes de l’humour et ce au péril de leur vie; ils sont largement évoqués dans cet excellent livre: « Le Rire de Résistance ».
    lamaisondurire@voila.fr